Quand j'ai vu Pandore pour la première fois, elle était dans un aquarium aménagé en cage, entourée de ses frères et soeurs et de sa mère mais aucun des cinq ne faisait attention à elle.
Le sol était recouvert de foin et de paille souillés, une gamelle improvisée avec un petit carton contenait des graines et les autres petits venaient y manger mais pas elle.
Elle restait dans un coin, ne bougeant que quand un des autres petits la poussait.
Elle était de moitié moins grande que tous les autres petits. Son poil n'était pas propre et soyeux comme le leur. Elle avait tout du lapin malade : les yeux rouges et sales (une conjonctivite foudroyante et on ne peut plus décelable), les narines sales elles aussi (coryza?), son pelage était fin et laineux mais irrégulier, le contour de ses yeux était dépourvu de poils, ses fesses aussi et elles n'étaient pas propres non plus. Son poil était très court et ne semblait pas du tout la protéger, les endroits chauves étaient nombreux. Une de ces oreilles avait clairement été mangée par la mère et présentait une plaie pas jolie à regarder avec un léger début d'infection.
J'ai demandé à ouvrir la cage et je l'ai poussée doucement pour voir comment elle se déplaçait.
Les autres petits jouaient et sautillaient tout à fait normalement mais cette petite-là non. Elle marchait comme marche un chat, ne sautillait pas et avait beaucoup de mal à ne pas vaciller sur ses pattes.
Elle a tenté d'approcher sa maman qui laissait boire un de ces frères ou soeurs mais la mère l'a repoussé d'un coup de museau pas très délicat.
Elle est repartie se pelotonner dans son coin et ne bougeait plus. Pour moi c'était clair : elle mourrait.
Je l'ai soulevée et l'ai prise sur moi, elle s'est aplatie, apeurée mais j'ai continué à la caresser et à lui parler. Au bout de quelques minutes elle a levé son oreille intacte (l'autre étant trop petite pour bouger vraiment). Elle a grincé des dents. Je l'ai remise et j'ai été parler avec le gérant du magasin.
Il m'a raconté que la petite avait été attaquée par la mère peu après la naissance mais s'était mise à crier. C'est comme ça qu'il avait vu ce qu'il se passait, il l'a sortie, l'a gardée avec lui une heure mais ne sachant pas quoi faire il a cru bon de la remettre. Elle avait maintenant trois semaines. Pas encore un mois. La mère ne lui donnait presque pas à manger, sauf quand elle ne faisait pas trop attention mais apparemment pour cette lapine avait décidé que ce petit ne vivrait pas et dès qu'elle la voyait s'approcher pour téter, elle la repoussait.
Je suis partie. Je n'ai pas dormi cette nuit-là.
Je suis retournée au magasin le lendemain, j'ai longuement parlé avec le gérant (deux heures presque), il a fini par me la donner. Je suis rentrée avec la petite. J'avais acheté du lait maternisé, un régulateur de flore intestinale, des vitamines, une seringue (sans aiguille!!!!) et des tablettes effervescentes de calcium et des bananes.
Je lui ai aménagé une cage avec une couche de foin d'au moins cinq centimètres. On ne la voyait presque pas. J'ai enroulé une bouillotte dans un vieux t-shirt et je l'ai posé sous une couche de foin encore plus épaisse. Manquant d'autres bouillottes, j'ai pris une bouteille en plastique que j'ai remplie d'eau chaude et je l'ai coincée contre une des parois de la cage. J'avais lu qu'il fallait bien faire attention de concentrer la chaleur dans un coin de la cage, de façon à ce que le petit puisse se déplacer vers un endroit plus frais s'il avait trop chaud.
J'ai préparé son biberon : 6 ml de poudre de lait maternisé pour chaton, un quart de banane écrasée dans un bol, un quart de cuillère à café de miel, le quart d'une dosette de vitamines et la même chose de régulateur de flore intestinale puis 30 ml d'eau chaude. J'ai bien secoué pour mélanger le tout jusqu'à ce que ça devienne une espère de crème homogène. Ensuite j'ai coupé un petit trou dans la tétine du mini-biberon (livré dans la boîte de lait maternisé). J'ai vérifié la température comme on fait pour les bébés humains, en déposant une goutte sur mon bras. Il faut que la température du liquide soit la même que le corps humain à peu près. Il ne faut pas sentir de différence quand la goutte touche le bras.
Avant de la nourrir je l'ai pesée : 80 gr. L'horreur quoi. Elle mesurait 10 cm de long. La taille d'un hamster. Un grand.
J'ai posé une serviette sur moi, je me suis assise dans un canapé pour être à l'aise et me calmer, je ne voulais pas lui communiquer mon stress. Je l'ai laissé renifler un peu. Il n'y avait aucun bruit car je ne voulais pas qu'elle prenne peur. Je lui ai tendu le biberon mais elle ne semblait pas comprendre ce qu'il fallait en faire. Je l'ai prise dans une main et je l'ai mise en position "debout". J'ai poussé la tétine vers elle, la pressant contre sa bouche, une goutte est sortie, elle l'a avalée mais ne buvait toujours pas.
Je l'ai remise dans sa cage avec ses bouillottes et j'ai cherché sur le net. Les lapines nourrissent leurs petits en étant debout généralement, le petit se met à l'envers sous maman et boit ainsi. Mais comment reproduire cette position? Impossible avec un biberon car il faut tenir le biberon verticalement avec la tétine vers le haut jusqu'à ce que le petit se mette à boire et toujours faire très attention qu'aucun liquide ne pénètre dans les narines sinon il irait tout droit dans les poumons.
J'ai repris la petite. Je l'ai reprise en main, la tenant verticalement comme si elle se tenait debout. J'ai représenté la tétine en poussant un peu pour que le lait sorte. Elle a compris mais avait clairement du mal à manger. Il ne faut jamais forcer un lapereau à boire. Quand on fait ça, il se débat, s'éclabousse et respire du liquide. J'avais préparé 40 ml de mixture. Elle en a bu à peine cinq. Pas trop mal pour un début.
Peu importe la quantité de liquide ingéré, il faut toujours mettre doucement le lapereau sur le dos après et lui masser le ventre en tournant dans le sens des aiguilles d'une montre dans un premier temps et dans le sens contraire ensuite. Le mieux est de faire ça avec un linge chauffé dans le sèche linge, mais pas mouillé ce linge. Car un lapereau craint énormément les différences de température et mouiller son poil le refroidirait instantanément. Si il n'y a pas de linge, il faut le faire avec un pouce ou deux doigts (cf. trois selon la taille du petit) mais toujours bien vérifier que la main ou les mains avec lesquelles vous prenez le lapereau soit propres et surtout pas froides. Le massage est obligatoire après chaque repas, même après 2 ou 3 ml d'eau. Il remplace la toilette que fait la mère après la tétée et déclenche la digestion dans le ventre du petit. Il faut continuer le massage jusqu'à ce que le petit fasse ses besoins (et oui, dans les mains ou sur les genoux mais ça en fait partie!).
Une fois que ma petite avait fait ses besoins, je prenais un linge chauffé, j'y mettais un tout petit peu (3 ml) de sérum physiologique (réchauffé légèrement entre les mains avant) et je nettoyais la petite par des mouvements longs et irréguliers pour essayer d'imiter la façon de lécher un animal.
Une chose que j'ai lue et qui m'a énormément fait peur est la suivante :
Citation:
"la lapine ne nourrit ses petits qu'une seule fois par jour. Ceci est du à l'instinct de survie naturel des lapins. Si la lapine restait plus au nid, celui-ci serait plus facilement repérable par les prédateurs. Elle n'y passe donc que cinq minutes, généralement la nuit. Durant ce temps elle allaite ses petits puis elle repart. Dans le cas de lapereaux élevés au biberon, la cause de mort la plus fréquente est la sur-alimentation. Un parent adoptif humain aura tendance à penser qu'il faut des repas plus fréquents et gavera le petit jusqu'à ce que celui-ci en meure. Cette mort est le résultat d'une maladie due à la sur-alimentation , appelée Mucoid Enteritis. Elle se manifeste par une diarrhée sévère, un comportement anorexique (refus de manger) et parfois la présence de sang ou de muqueuses dans les fesses. Lors d'allaitement par biberon, il ne faut pas dépasser deux à trois repas par jour (grand maximum) et pas plus de 30 ml par jour réparti sur ce nombre de repas, ceci jusqu'à 5 à 6 semaines."
(source : Southern California online source for rabbit, guinea pig, cat, and other small animal Rescue, Care & Adoption information. http://www.catsandrabbitsandmore.com/ )
Armée de ce savoir, j'ai élaboré un emploi du temps "spécial repas". Premier repas à 5h30, ensuite à 11h30 puis 19h30. Seulement ma petite souffrait de sous alimentation. Elle avait un retard à rattraper. J'ai demandé conseil à mon vétérinaire et il m'a dit de rajouter un repas tout en gardant la dose de 30 ml. J'ai donc rajouté un repas vers 00h30 ou 1h.
Personnellement j'étais très fatiguée mais la petite devenait de plus en plus active.
La conjonctivite dont elle souffrait était due à un manque de vitamines, de nourriture et de sommeil donc elle a guéri au bout d'une semaine et demie à peu près. Son coryza par contre ne guérissait pas bien et je ne pensais pas qu'elle survivrait à un voyage chez le vétérinaire et certainement pas à une injection ni à des antibiotiques.
J'ai donc commencé à varier le contenu des biberons. Un jour le mélange décrit plus haut mais sans banane. Le jour suivant le même mélange mais sans miel. Le jour suivant j'écrasais des granulés trempés dans de l'eau et les mélangeait au lait maternisé. Elle reprenait des forces, même au-delà de mes espoirs mais le coryza ne guérissait toujours pas.
J'ai eu une idée et j'ai appelé le vétérinaire pour confirmation. Voici mon raisonnement : une personne saoule ne sent pas le froid et ne s'enrhume pas.... Peut-être qu'en mettant un tout petit peu d'alcool dans son biberon... Je me suis cru folle mais j'ai demandé au vétérinaire et il m'a dit que ce raisonnement n'était pas si fou que ça. Il m'a dit d'essayer.
J'ai donc fait un biberon habituel : lait maternisé + miel + 4 ml (pour 30 ml d'eau) de crème de mûre (16 % d'alcool). Pendant trois jours j'ai donné ce mélange lors du biberon de 1 h. La petite dormait comme un loir, une majeure partie de la journée et le quatrième jour ses narines étaient propres et elle respirait silencieusement.
Pour son confort personnel et parce qu'elle se mettait dans des états pas possibles lorsque je changeais de pièce sans elle, durant tout son allaitement, je l'ai portée dans une écharpe autour de mon cou. (Elle voyage encore sur mon épaule, sous mes cheveux maintenant.)
J'ai continué les biberons ainsi jusqu'à ses deux mois et demi. Normalement le lapereau est sevré à deux mois mais bien qu'elle mangeait déjà par elle-même j'ai préféré continuer les biberons plus longtemps pour lui permettre de mieux rattraper son retard. Les doses ont augmenté en même tant que son poids, les derniers biberons contenaient 60 ml qu'elle finissait en deux fois, parfois une seule. Ses poils ont repoussé (elle est angora), son oreille abîmée est à peine visible, son coryza est bel et bien parti et sa conjonctivite aussi.
Elle reste fragile, c'est vrai. Rien que la semaine dernière, le coryza a repointé le bout de son nez et début de cette semaine la conjonctivite. Le coryza a de nouveau été soigné avec la crème de mûre, toujours dans du lait maternisé et la conjonctivite m'indique quand elle fait la fête la nuit plutôt que de dormir car c'est toujours un manque de sommeil.
Pour que ses forces soient optimales, je lui donne encore 60 ml de lait maternisé en mélange avec le miel et les vitamines toutes les deux semaines, dans son biberon à eau habituel, plus dans l'autre biberon car elle refuse d'y boire désormais.
Pandore fait aujourd'hui 900 grammes.
Voici Pandore à son troisième jour chez moi
et la voici maintenant.
Je n'ai pas la prétention de dire que j'ai réussi un exploit. J'ai écouté mon coeur qui me disait de sauver cette lapine. Je n'ai que du bonheur en retour car elle et moi sommes très proches, c'est un petit démon au visage d'ange : elle peut faire une énorme bêtise tout en me fixant d'un regard des plus innocents.
Les animaux ne parlent pas notre langue donc c'est à nous de nous faire humble pour les comprendre.
Ce n'est pas à eux de se plier à nous mais l'inverse.
J'ai écrit cet article dans l'espoir que quelqu'un un jour y trouve une réponse ou un appui, tout en gardant en tête que pour le sevrage de Pandore j'ai spéculé sur pas mal de faits. Ceci n'impliquait que ma seule responsabilité et si quelqu'un prend exemple sur ce témoignage pour le sevrage d'un lapereau il en sera de même pour cette personne : la responsabilité n'incombera qu'à elle seule.